Cameroun : Exportations Élevées, Consommation Importée — Ce Que Disent Vraiment les Statistiques
À retenir
- › En 2024, le Cameroun a importé pour 4 999,4 milliards FCFA et exporté pour 3 252,2 milliards FCFA — un déficit commercial de 1 747,3 milliards FCFA (taux de couverture 65,1%).
- › Les exportations restent concentrées sur des produits bruts ou peu transformés : pétrole, cacao, gaz naturel liquéfié, bois, coton brut — cinq lignes qui pèsent à elles seules ~86% des exports.
- › Côté importations, ce sont les biens de consommation qui dominent (49,3% du total selon la Banque mondiale) — pas les machines ou l'outillage industriel.
- › La Chine est de loin le premier fournisseur du Cameroun (22,2% des importations en 2024) — davantage à elle seule que l'ensemble du continent africain (10,8%).
- › La filière textile locale (CICAM) est passée d'environ 80% de part de marché dans les années 1980 à environ 5% aujourd'hui ; ses deux usines seraient à l'arrêt depuis 2022.
- › La politique publique d'import-substitution existe (PIISAH) mais ses effets restent, à ce stade, difficiles à établir sur la durée.
« Le Cameroun exporte beaucoup. » C'est vrai, et les chiffres 2024 le confirment : 3 252,2 milliards FCFA de marchandises vendues à l'étranger. Mais un chiffre ne dit rien sans son contrepoint : sur la même période, le pays a importé 4 999,4 milliards FCFA — près de 1 750 milliards FCFA de plus que ce qu'il a vendu. Cet article ne propose pas une opinion sur la question, mais les chiffres officiels, avec leurs sources, pour que chacun puisse se faire sa propre lecture.
Déficit commercial
1 747,3 Md FCFA en 2024 — le pays importe bien plus qu'il n'exporte
Exports bruts
86% des exports concentrés sur 5 produits peu transformés (pétrole, cacao, GNL, bois, coton)
Imports de consommation
49,3% des importations sont des biens de consommation, pas de l'équipement
Textile local en déclin
La CICAM est passée d'environ 80% à environ 5% de part de marché
1. Le déficit commercial ne se referme pas
| Année | Déficit commercial | Taux de couverture (exports/imports) |
|---|---|---|
| 2023 | 2 004,0 Md FCFA | 59,9% |
| 2024 | 1 747,3 Md FCFA (−12,8%) | 65,1% |
| 2025 (provisoire) | 2 145,2 Md FCFA (+22,8%) | en dégradation |
2024 en détail : importations 4 999,4 Md FCFA, exportations 3 252,2 Md FCFA. Source : INS Cameroun, « Commerce Extérieur en 2024 » (août 2025) et note provisoire 2025 (avril 2026).
Le déficit s'est resserré en 2024 (−12,8% par rapport à 2023) — une amélioration réelle, portée notamment par la flambée des cours mondiaux du cacao. Mais la note provisoire de l'Institut National de la Statistique (INS) pour 2025 indique un déficit reparti à la hausse (+22,8%), signe que l'amélioration de 2024 tenait davantage à un effet prix ponctuel qu'à un changement structurel.
2. Ce que le Cameroun exporte : des matières premières, peu transformées
| Produit | Part des exports | Valeur 2024 | Remarque |
|---|---|---|---|
| Pétrole brut | 31,0% | 1 002,7 Md FCFA | −11,0% sur un an |
| Cacao et dérivés | 30,7% | fèves : 682,5 Md FCFA (+90%, flambée des cours) | prix moyen passé de 1 994 à 3 830 FCFA/kg |
| Gaz naturel liquéfié (GNL) | 11,2% | 362,1 Md FCFA | — |
| Bois et dérivés | 7,7% | 249,7 Md FCFA | — |
| Coton brut | 5,4% | 177,2 Md FCFA | quasi intégralement exporté non transformé |
Ces cinq lignes représentent à elles seules environ 86% de la valeur totale des exportations camerounaises en 2024. Source : INS Cameroun, « Commerce Extérieur en 2024 ».
Le coton, un cas révélateur
Le Cameroun exporte du coton brut à hauteur de 177,2 milliards FCFA (5,4% des exports 2024). Dans le même temps, selon une étude de l'INS relayée par la presse économique, seule une fraction marginale — de l'ordre de 1 à 2% — de la fibre de coton produite au pays serait transformée localement par l'industrie textile nationale. L'essentiel part brut, et revient plus tard sous forme de tissus ou de vêtements finis importés.
3. Ce que le Cameroun importe : de la consommation, pas de l'outillage
Selon la classification par grande catégorie économique (Banque mondiale / UN Comtrade, données 2023), la structure des importations camerounaises se répartit ainsi :
- Biens de consommation : 49,3% — la moitié de tout ce que le pays importe
- Biens intermédiaires : 24,3%
- Biens d'équipement (machines, outillage) : 17,9%
- Matières premières : 8,5%
Vu sous l'angle douanier (classification INS, 2024), les plus grosses lignes d'importation sont les produits minéraux (23,5%, incluant les hydrocarbures raffinés), les machines et appareils mécaniques (15,7% — 786,4 Md FCFA), les produits du règne végétal (12,5% — 624,2 Md FCFA, dont les seules céréales : 543,7 Md FCFA, soit 10,9% des importations : riz 318,6 Md FCFA, blé 214,1 Md FCFA), et les produits chimiques (10,4% — 521,8 Md FCFA).
Une économie qui importe sa nourriture depuis longtemps
Le poids des produits alimentaires dans la facture d'importation n'est pas un phénomène récent. Une étude de l'INS montrait déjà que les importations alimentaires représentaient environ 754 milliards FCFA en 2013, en recul à 649 milliards FCFA en 2017 (environ 19% des importations totales sur cette période). Un rapport plus récent du Ministère des Finances (loi de finances 2026) situe la part des produits alimentaires à environ 15% des importations en 2021. Les seules céréales (riz + blé) pesaient à elles seules 543,7 Md FCFA en 2024.
4. D'où viennent les importations camerounaises ?
| Pays fournisseur | Part des importations | Remarque |
|---|---|---|
| Chine | 22,2% | 1 107,7 Md FCFA |
| Inde | 7,1% | — |
| Belgique | 6,1% | — |
| France | 5,9% | — |
| États-Unis | 4,2% | — |
| Brésil | 3,3% | — |
| Allemagne | 3,2% | — |
| Nigeria | 3,0% | 1er fournisseur africain |
| Thaïlande | 2,7% | — |
| Turquie | 2,4% | — |
Les 10 premiers fournisseurs (sur 190 pays) représentent 60,1% des importations. L'ensemble du continent africain ne pèse que 10,8%. Source : INS Cameroun, « Commerce Extérieur en 2024 ».
Ce chiffre mérite d'être répété : le Cameroun importe, à lui seul, davantage de Chine (22,2%) que de l'ensemble des 54 pays du continent africain réunis (10,8%). Un déséquilibre qui interroge sur l'intégration commerciale régionale, y compris dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Ces statistiques douanières mesurent le pays d'expédition des marchandises — elles ne renseignent pas sur la nationalité des commerçants qui les distribuent ensuite sur le marché camerounais. Or c'est bien un phénomène visible et documenté par la presse économique locale : dans les grands marchés de gros et de demi-gros (Sandaga, Marché Central, Mboppi, Congo, Madagascar…), une part importante du commerce d'importation-distribution de biens de consommation — habillement, chaussures, maroquinerie, électronique — est historiquement tenue par des réseaux de commerçants d'origine libanaise, chinoise, indienne, et plus récemment turque, marocaine ou sud-africaine. Aucune statistique officielle ne mesure précisément l'ampleur de ce phénomène par nationalité — nous le mentionnons donc comme un constat de terrain documenté, pas comme un chiffre officiel.
5. Le textile : de 80% de part de marché local à environ 5%
Le cas de la Cotonnière Industrielle du Cameroun (CICAM) illustre concrètement ce que la statistique globale montre en creux. Dans les années 1980, l'entreprise couvrait environ 80% du marché camerounais du tissu. Ce chiffre serait aujourd'hui tombé à environ 5%, selon plusieurs sources concordantes. Ses deux usines (Douala et Garoua) seraient à l'arrêt depuis environ 2022, l'entreprise portant une dette de plus de 22 milliards FCFA.
En parallèle, les importations de vêtements de seconde main (« friperie ») ont augmenté ces dernières années :
- 2023 : 61 221 tonnes — 30,2 Md FCFA
- 2024 : 72 600 tonnes — 39,8 Md FCFA
- 2025 : 73 008 tonnes — 42,5 Md FCFA
Entre le coton brut exporté quasiment sans transformation, une industrie textile locale réduite à une fraction marginale de son ancienne capacité, et une friperie importée en hausse constante, la chaîne de valeur du vêtement porté au Cameroun se referme aujourd'hui très largement à l'étranger.
6. La politique d'import-substitution : des moyens engagés, des résultats encore incertains
Face à ce constat, l'État a mis en place le Plan Intégré d'Import-Substitution Agropastoral et Halieutique (PIISAH). L'enveloppe 2025, répartie entre 9 ministères, s'élève à 134,07 milliards FCFA, avec un taux d'exécution budgétaire annoncé de 75 à 77% — un chiffre que le rapport budgétaire du Ministère des Finances lui-même relativise, une partie importante des actions étant encore au stade de la « contractualisation » plutôt que de la réalisation effective.
Pas encore de tendance de substitution durable
Selon ce même rapport, les importations de céréales ciblées par le plan ont d'abord reculé de 27% en 2023, avant de rebondir de +40,3% en 2024, puis de refluer à nouveau de −14,1% en 2025. Cette alternance ne dessine pas, à ce stade, une trajectoire claire de réduction durable de la dépendance aux importations alimentaires.
Ce que ces chiffres signifient concrètement
Le Cameroun n'est pas un pays qui exporte peu — 3 252 milliards FCFA en 2024 est une somme réelle. Le problème que révèlent les statistiques n'est donc pas un manque d'exportations, mais leur nature : des matières premières et des produits peu transformés, dont une large partie de la valeur ajoutée (transformation du cacao en chocolat, du coton en tissu, du pétrole brut en carburant fini) se crée hors du pays — pour ensuite revenir sous forme de biens de consommation importés.
C'est précisément dans cet écart — entre ce que le pays produit à l'état brut et ce qu'il consomme à l'état fini — que se logent des opportunités entrepreneuriales concrètes, en particulier dans les filières de transformation locale que la politique d'import-substitution cherche, avec des résultats encore mesurés, à soutenir.
- Analyse de marché — INS Cameroun, « Commerce Extérieur en 2024 » (août 2025) et note provisoire 2025 (avril 2026)
- Comparaison internationale — Banque mondiale, World Integrated Trade Solution (WITS), profil Cameroun
- Import-substitution — Direction Générale du Budget / MINFI, rapport annexé à la Loi de Finances 2026
- Filière textile — Wikipédia (Cotonnière Industrielle du Cameroun), 237online.com (étude INS sur la filière coton)
- Friperie — Journal du Cameroun, Business in Cameroon (données INS relayées)
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